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QUELQUES RÉFLEXIONS SUR L'IDENTITÉ DE L'ANALYSE DU DISCURS ET LA DIDACTIQUE DU TEXTE LITTÉRAIRE

Dominique Maingueneau
(Université Paris X / novembro / 2000)

 

             En premier lieu, je tiens à dire que je ne prétends pas donner des conseils didactiques, surtout pour un système éducatif que je connais mal. Je vais seulement évoquer certaines des implications que me semblent avoir les problématiques d’analyse du discours pour l’enseignement de la littérature.

            Ce qui justifie le thème même de cette conférence, c’est que nous sommes en train de vivre une période de profonde transformation (dans laquelle l’analyse du discours joue un rôle essentiel) des relations entre sciences du langage et littérature. La didactique de la littérature ne peut ignorer cette reconfiguration des études littéraires; cet enseignement n’a pas été le même dans un monde dominé par la rhétorique, puis dans un monde dominé par la philologie: il sera inéluctablement modifié dans un monde où prévalent les courants pragmatiques et l’analyse du discours.

            L’une des difficultés majeures qu’implique le sujet de cet exposé est que par « analyse du discours » on peut entendre des choses très diverses. Si par « analyse du discours » j’entendais par exemple l’étude des interactions orales, comme c’est le cas dans de nombreux pays, les conséquences sur l’enseignement de la littérature seraient évidemment bien différentes. Je vais donc devoir préciser ce qui constitue à mon avis la spécificité de l’analyse du discours dans l’immense champ des recherches sur le « discours » ; cela me permettra ensuite d’évoquer certaines conséquences qu’elle peut avoir sur la didactique.

 

I

 

            Depuis plus de trente ans maintenant l’analyse du discours se développe ; certes, elle reprend un certain nombre de notions anciennes, puisées en particulier dans la rhétorique, mais elle constitue un champ original qui bénéficie de nouvelles problématiques comme les théories de l’énonciation, la pragmatique ou la linguistique textuelle.

            Mais l’analyse du discours reste un espace foncièrement incertain, dont les chercheurs ne cessent d’interroger les fondements et les frontières. Ce qui ne fait qu’accroître chez les tenants de disciplines plus stables le sentiment que c’est une occupation peu sérieuse. Il est vrai qu’on est en droit de s’interroger sur le fait que l’on puisse aujourd’hui appeler « analyse du discours » à peu une multitude de recherches très différentes les unes des autres : il suffit que quelqu’un travaille sur des unités supérieures à la phrase en se préoccupant du contexte pour qu’il se sente en droit d’affirmer qu’il pratique l’analyse du discours. Je ferais volontiers l’hypothèse que cet usage incontrôlé du label « analyse du discours » résulte d’une tension de plus en plus grande entre l’inertie des structures institutionnelles du savoir et le mouvement accéléré de la recherche en sciences humaines, qui ignore ces découpages hérités du XIXº siècle. Un nombre croissant de travaux qui ont de grandes difficultés à se reconnaître dans ces découpages traditionnels sont portés à adopter l’étiquette « analyse du discours » pour se donner un minimun d’autorité, en se rattachant à un domaine que a l’avantage de se présenter comme un domaine ouvert. Mais une telle situation est dangereuse à moyen ou long terme.

            Dans ces conditions, celui qui cherche à délimiter l’analyse du discours est condamné à osciller entre une tolérance virtuellement sans limites et le repli sur une définition très restrictive.

            Etre tolérant, c’est récuser tout critère définitoire, considérer comme analyse de discours toute recherche qui se dit telle. Attitude qui peut résulter d’un scepticisme plus ou moins avoué, selon lequel les appartenances disciplinaires n’ont pas d’autre fondement que sociologique.

            D’autres construisent une définitiion restrictive de l’analyse du discours, sans se préoccuper de la diversité des recherches effectivement menées qui se réclament de cette appartenance. On pourrait évoquer à ce propos l’intéressante distinction établie par Levinson dans son manuel Pragmatics1 : l’analyse du discours constituerait l’un des deux grands courants de l’analyse des interactions orales, le pendant de « l’analyse conversationnelle » ; l’analyse du discours, centrée sur les actes de langage, serait représentée par des recherches comme celles de J. McH. Sinclair et M. Coulthard2 ou d’Eddy Roulet, du moins celles des années 19803. Cette distinction est sans nul doute pertinente, mais ce n’est qu’une décision terminologique.

            Pour introduire un minimum de cohérence tout en prenant en compte l’hétérogénéité de ce domaine, on est également tenté de produire des définitions consensuelles, comme celles qui considèrent l’analyse du discours comme l’étude de l’activité verbale en contexte. Ici on pourrait parler d’analyse du discours au sens large. Des définitions aussi floues pensent la relation entre « discours » et « analyse du discours » sur le modèle de la relation entre objet empirique et discipline qui étudie cet objet. Constatant qu’il existe un domaine empirique communément appelé « discours » , identifié plus ou moins vaguement, on considère l’analyse du discours comme la discipline qui prend en charge cet objet.

            Mais il y a là le présupposé fort contestable selon lequel le discours serait un objet immédiatement donné, et de surcroît l’objet d’une discipline. En réalité, ce « discours » n’est pas comme tel objet immédiat d’étude ; il n’existe pas de point de vue de Dieu sur lui. Il n’est appréhendable que construit par des disciplines qui ont des intérêts distincts. Dans cette perspective je défends depuis quelques années4 l’idée que le discours est pris en charge par diverses « disciplines du discours » : sociolinguistique, théorie de l’argumentation, analyse de la conversation, etc. On peut alors adopter deux attitudes possibles :

la première consiste à prendre « analyse du discours » en un sens large pour en faire un équivalent de linguistique du discours ;

 

la seconde consiste à lui donner un sens restreint – et c’est ce que je vais faire ici-en faisant de l’analyse du discours seulement une des disciplines de la linguistique du discours. A mon sens, l’intérêt qui gouverne l’analyse du discours, c’est d’appréhender le discours comme intrication d’un texte et d’un lieu social, c’est-à-dire que son objet n’est ni l’organisation textuelle ni la situation

 


1 S. Levinson, Pragmatics, 1983, Cambridge, Cambridge University Press

2 Towards an analysis of discourse : the english used by teachers and pupils, 1975, Oxford, Oxford University Press

3 E. Roulet et al., L’articulation du discours en français contemporain, 1985, Berne, Peter Lang

4 Voir en particulier la « Présentation » du numéro de Langages nº 117 (1995), « Les analyses du discours en France »

 

de communication, mais ce qui les noue à travers un mode d’énonciation spécifique. Penser les lieux indépendamment des paroles qu’ils autorisent, ou penser les paroles indépendamment des lieux dont elles sont partie prenante, ce serai rester en deçà des exigences qui fondent l’analyse du discours. La notion de « lieu social » ne doit cependant pas être saisie de manière trop étroite : il peut s’agir d’un positionnement dans un champ discursif (politique, religieux...). Dans tous les cas on doit mettre en évidence le caractère central de la notion de genre de discours, qui, à titre d’ « institution discursive » , déjoue toute extériorité simple entre « texte » et « contexte ». Le dispositif énonciatif relève à la fois du verbal et de l’institutionnel.

 

            Il résulte de cette conception de l’analyse du discours que cette dernière n’a pas de corpus qui lui soient propres, que les mêmes corpus peuvent être pris en charge et élaborés à travers plusieurs disciplines du discours. Il en résulte aussi que la même recherche peut fort bien passer d’une discipline à l’autre, ou utiliser les résultats de l’une pour les mettre au service d’une autre. Cela dit, il arrive que pour certains travaux d’orientation descriptive on ne sache pas quelle discipline les régissent, quelle est leur visée ; cela se comprend : les différences entre les disciplines du discours n’apparaissent que si la recherche s’inscrit véritablement dans une problématique.

            Bien qu’il n’existe pas de discours qui soit la propriété exclusive d’une discipline (les échanges oraux ne sont pas réservés aux analystes de la conversation, les tracts électoraux aux analystes du discours, etc.), il est indéniable que chaque discipline du discours a ses objets préférentiels. Par exemple, un analyste du discours sera moins tourné vers les corpus de conversations familières ; il s’agit en effet de genres qu’on peut difficilement rapporter à un lieu institutionnel ou à un positionnement idéologique ; on comprend aussi qu’un analyste d’argumentation s’intéresse beaucoup aux publicités et qu’un analyste de la conversation n’affectionne guère les corpus philosophiques.

 

            Même si l’on se place à l’intérieur de l’analyse du discours, il s’en faut de beaucoup qu’elle soit homogène. Un certain nombre de facteurs interdépendants poussent à la diversification des problématiques d’analyse du discours. En voici quelques-uns :

 

-         L’hétérogénéité des traditions scientifiques et intellectuelles ; celle-ci est d’ailleurs de moins en moins liée à une répartition géographique stricte, même si elle n’en est pas indépendante. Ainsi, le souci de la matérialité linguistique dans beaucoup de recherches d’analyse du discours menées en France n’est évidemment pas sans relation avec la riche tradition de commentaire stylistique ; leur préoccupation pour l’historicité des dispositifs de parole s’enracine dans deux siècles de philologie ; leur intérêt pour les théories de l’énonciation prolonge une réflexion philosophique pluriséculaire sur la subjectivité...

 

-         La diversité des disciplines d’appui :  discipline au contact des divers champs des sciences humaines, l’analyse du discours prend des visages très variés selon le ou les champs qui lui donnent une impulsion. L’analyse du discours est par nature un espace déformable, elle ne peut se définir autrement qu’en négociant ses propres frontières. Aux Etats-Unis l’anthropologie et la sociologie ont joué un rôle essentiel dans sa constitution ; en France dans les anées 60-70 la psychanalyse ou l’histoire ont exercé sur elle une grande influence.

 

-         La diversité des positionnements (« écoles », « courants »...) avec leurs fondateurs charismatiques, leurs mots de ralliement, etc.

 

-         L’aspect de l’activité discursive qui est pris en compte par les analystes : ils peuvent s’intéresser aux conditions d’émergence des discours, mettre l’accent sur leur mode de circulation et de conservation, ou encore la manière dont ils sont interprétés, par leurs usagers...

 

-         La visée appliquée ou non de la recherche : l’analyse du discours est par nature extrêmement sensible à la demande sociale. Certes, il est impossible de tracer une ligne de partage claire entre recherche appliquée et recherche non-appliquée (j’hésite à dire désintéressée...), mais il n’empêche que le fait d’opter pour telle ou telle visée a des effets décisifs sur l’ensemble de la démarche.

 

-         La discipline de rattachement des analystes du discours. Un historien ou un sociologue qui recourent à l’analyse du discours auront inévitablement tendance à l’ « instrumentaliser », à y voir un outil au service d’une interprétation ; ce sera a priori moins le cas d’un chercheur qui se réclame de la linguistique.

 

II

 

            Venons-en maintenant aux apports possibles de l’analyse du discours à la didactique de la littérature (je ne parle pas ici de l’analyse du discours prise au sens large de « linguistique du discours », mais de l’analyse du discours au sens restreint). A priori on peut lui faire jouer deux rôles d’inégale importance : un rôle d’intervention locale ou un rôle de transformation globale des pratiques didactiques :

 

-         Une amélioration locale consiste simplement à compléter l’enseignement traditionnel de la littérature sur tel ou tel point ; grâce aux problématiques d’analyse du discours, on peut par exemple faire mieux comprendre les contraintes d’oralité liées à certains genres de discours (l’épopée, le conte...), travailler davantage sur les conditions institutionnelles de la communication littéraire à une époque donnée, étudier le théâtre en prenant davantage en compte le dispositif scénique, etc.

 

-         Une modification globale consiste à utiliser les potentialités de la notion de « discours » pour reconfigurer cet enseignement. C’est ce que j’ai essayé de faire dans le livre que a été traduit en brésilien sous le titre O contexto da obra literária5, livre qui aborde la littérature à travers des catégories d’analyse du discours.>

 

Je vais m’intéresser ici à la modification « globale ». Quels avantages didactiques peut-on en attendre ? Sans doute beaucoup, mais je vais en souligner trois.

 


5 São Paulo, Martins Fontes, 1995

 

Avantage 1 : donner plus de cohérence aux contenus enseignés

 

On peut distinguer au moins trois objectifs majeurs liés traditionnellement à l’enseignement de la littérature. Ils sont étroitement mêlés dans les pratiques pédagogiques ; je ne les sépare donc que par abstraction :

 

-         (1) Transmettre un patrimoine culturel : transmission d’un patrimoine attaché à une langue, mais aussi transmission d’un patrimoine attaché à une société particulière. On s’intéresse ainsi aux oeuvres prestigieuses écrites dans une langue déterminée (un Brésilien va s’intéresser aus oeuvres de grands écrivains portugais des siècles passés), ou aux oeuvres du pays où est dispensé l’enseignement (les écrivains brésiliens). Ces oeuvres sont en effet partie intégrante de ce que sont censés partager les membres d’une même communauté linguistique ou d’une même société : elles les lient entre eux en les liant à un passé commun.

 

-         (2) Un objectif esthétique : aider les élèves à avoir une relation différente, d’ordre non instrumental, avec les mots (éduquer leur sensibilité, leur goût...). Ici ce qui est impliqué, c’est davantage le rapport des sujets parlants au langage que leur rapport à une langue particulière.

 

-         (3) Rapporter les oeuvres à des lieux, des moments, des hommes, les inscrire dans la globalité d’une expérience humaine, que ce soit au niveau de la vie individuelle des créateurs ou de totalités plus vastes (la Renaissance, la société de cour, le romantisme, le baroque...).

 

Il me semble que l’analyse du discours peut contribuer à donner plus de cohérence à ce système. En effet, si l’on met de côté le premier objectif, qui est en quelque sorte consubstantiel à l’existence même d’un appareil didactique dans un pays donné, il y a toujours une certaine tendance à privilégier soit l’objectif 2, soit l’objectif 3 et à négliger leur interaction. Privilégier l’objectif 2, c’est avoir un point de vue plutôt esthète, rester dans l’immanence d’un texte ; ce qui incite les enseignants à faire étudier des textes proches (à tous les sens du mot), des textes qui facilitent la communication directe entre l’élève et l’ oeuvre ; en revanche, privilégier l’objectif 3, c’est convertir l’enseignant en biographe ou en historien des mentalités, l’inciter à travailler sur des textes qui ont besoin de commentaire pour devenir présents aux élèves. J’écoutais lundi dernier à télévision brésilienne un cours, intéressant d’ailleurs, consacré à Camoens dans lequel le professeur passait sans relation intelligible de considérations biographiques ou historiques sur le monde de cette époque à des remarques esthétiques sur l’écriture lyrique ou l’épopée ; dans le premier cas on ne parlait pas de littérature, dans le second on ne parlait pas d’expérience humaine ni d’histoire. Un tel enseignement aurait pu faire l’objet de deux disciplines distinctes données par deux enseignants distincts. L’un des intérêts de l’analyse du discours est, précisément, de ne pas poser ces deux démaraches comme exclusives l’une de l’autre, de surmonter cette division – encore dominante dans les esprits et les pratiques – en vertu de laquelle le professeur est tantôt analyste de textes et tantôt biographe ou historien des mentalités, sans qu’une véritable articulation soit établie entre les deux.

            Mais dire que l’analyse du discours permet de donner plus de cohérence aux objectifs didactiques n’est pas un justification suffisante ; ce qui importe est que ce pont jeté entre les deux espaces permette aux élèves de mieux accéder au phénomène littéraire, dans la multiplicité de ses dimensions.

 

Avantage 2 : rapporter la littérature à des pratiques socio-discursives

 

            Nous sommes habitués à concevoir la littérature comme un corpus et un patrimoine ; l’institution littéraire est par nature liée à la mémoire. Mais cette donnée incontournable peut avoir des effets pervers. Le premier est de couper la littérature de ses pratique de production et de consommation. Or, la littérature est inséparable de lieux et de loisirs spécifiques. Jusqu’à une date récente on faisait des vers pour les mariages, pour les naissances, pour les inaugurations, etc. Il n’y a que depuis peu de temps que la littérature est perçue avant tout comme un monument que l’on visite surtout dans le cadre de l’école et que l’on ne fait que gloser. Mais aujourd’hui de plus en plus l’école cherche à développer chez les élèves de nouvelles pratiques de production littéraire. L’analyse du discours, dans la mesure où elle pense directement le texte à travers son dispositif d’énonciation, peut contribuer à donner à ces pratiques une assise. Elle permet de renouer avec un des objectifs qu’avait l’enseignement rhétorique à l’époque classique : la production de textes appuyée sur une technique explicite.

 

Avantage 3 : ne pas dissocier la littérature des autres types de production verbale

 

            L’analyse du discours, précisément parce qu’elle n’est pas une approche réservée aux textes littéraires, n’appréhende pas la littérature en opposant textes littéraires et textes non-littéraires, mais replace le discours littéraire dans la multiplicité des énoncés qui traversent l’espace social. Alors qu’auparavant l’étude minutieuse des textes était réservée à des énoncés prestigieux, et au premier chef à la littérature, on découvre aujourd’hui que toutes les formes d’activité verbale sont soumises à des structurations multiples, que l’on retrouve mobilisées dans le discours littéraire également. Par exemple, les célèbres " maximes conversationnelles” de H. P. Grice sont valides non seulement pour une conversation dans la rue mais encore dans les oeuvres littéraires, même si c’est de manière spécifique. On assiste ainsi à un retournement d’une importance considérable : les textes littéraires qui absorbaient traditionnellement l’essentiel des entreprises d’analyse de texte ne sont plus aujourd’hui qu’un sous-ensemble du champ des études du discours.

            L’analyse du discours s’écarte donc spontanément de l’opposition consacrée par l’esthétique romantique entre une parole « intransitive » (la littérature), qui n’aurait pas d’autre visée qu’elle-même (« visée autotélique »), et des paroles « transitives », c’est-à-dire en fait le reste des énoncés, qui seraient au service de finalités placées à l’extérieur d’elles-mêmes. En fait, la production littéraire ne s’oppose pas en bloc et radicalement à l’ensemble des autres productions, jugées « profanes » : elle se nourrit de mulltiples genres d’énoncés qu’elle détourne, parasite. Elle vit d’échanges permanents avec la diversité des pratiques discursives, avec lesquelles elle négocie des modus vivendi spécifiques. Dans ses formes dominantes la littérature classique française, par exemple, s’appuyait sur les normes de la conversation raffinée entre honnêtes gens ; c’est cette conversation qui servait d’univers verbal de référence, source des normes qui régissaient toute parole de qualité, littéraire ou non. Dans cette configuration el ne pouvait y avoir de conflit entre mondanité et littérature ; on ne peut appréhender à leur juste niveau les Fables de La Fontaine, par exemple, en ignorant le rapport privilégié que de tels textes entretiennent avec ces normes (ce qui ne signifie pas pour autant que ces oeuvres se réduisent à des conversations). En revanche, dans la conjoncture esthétique issue du romantisme la conversation a joué le plus souvent le rôle de repoussoir. C’est cette variation des régimes de la littérature qu’il s’agit de prendre en compte, au lieu de poser pour propriété constitutive de toute littérature un discrédit des formes dialogiques mondaines qui n’est qu’une conception datée du fait littéraire.

            Pour en venir à notre époque, la relation entre chanson et littérature, par exemple, peut être appréhendée de manière beaucoup plus riche si l’on dispose d’une modélisation fine des relations entre oral et écrit qui prenne en compte les dispositifs de communication ; la récitation du rap, par exemple, a sans doute quelques affinités intéressantes avec certaines formes de récitation littéraire traditionnelle, comme l’épopée.

 

III

 

Pour rendre un peu plus clair ce que je viens d’avancer, il est nécessaire de revenir sur l’état des relations entre linguistique et littérature, dans le passé et tel qu’il se modifie aujourd’hui avec les multiples courants d’analyse du discours.

Dans la configuration que nous avons héritée du XIXº siècle, la linguistique joue un rôle auxiliaire car ses apports se limitent, pour l’essentiel, à la morphosyntaxe et à la lexicologie. C’est cela qui est en train de changer. De plus en plus, en effet, se répand l’idée que les sciences du langage peuvent être davantage qu’un auxiliaire de l’interprétation littéraire, qu’elle peuvent, à travers une science du « discours littéraire », jouer un rôle de premier plan. En général, les approches traditionnelles traitent les concepts empruntés aux sciences du langage comme des instruments qu’on prend et qu’on laisse, elles ne leur laissent pas la possibilité de définir le cadre même de la recherche. Or, à mon avis, les sciences du langage doivent au contraire permettre de découvrir des choses nouvelles, pas seulement de valider des interprétations qui ont été élaborées indépendamment d’elles. Les rapports entre sciences du langage et littérature ne sont en effet intéressants que si l’on sort du modèle que l’on peut dire « applicationniste », où les spécialistes de littérature ne feraient qu’appliquer les concepts des linguistes à leurs corpus.

En matière de relation entre littérature et linguistique, l’approche qui a dominé en Europe jusqu’aux anées 1960 a été celle de la stylistique. Elle est encore dominante dans l’enseignement et très enracinée dans la culture. En fait, on doit y distinguer deux courants très différentes :

 

-         1) Il existe une stylistique qu’on pourrait dire « atomiste » ; c’est une stylistique scolaire. Elle consiste à étudier les « procédés » par lesquels un auteur parvient à créer un certain « effet » sur son lecteur. C’est une démarche d’analyse : on part d’un texte, on repère un certain nombre d’ « effets » et on les analyse en essayant de comprendre par quels procédés l’écrivain est parvenu à les produire. On postule ainsi qu’on peut établir des rapports systématiques entre des « procédés » linguistiques et des « effets » sur le lecteur. J’ai parlé de stylistique « atomiste » parce qu’on part de faits localisés, considérés isolément ; on considère le texte comme une somme d’effets de style, qui résultent de la bonne utilisation d’une sorte de boîte à outils. Les traités de stylistique traditionnels classent ainsi les procédés en différentes rubriques (les exclamations, l’antéposition de l’adjectif, les métaphores...) en essayant de leur associer des catégories déterminées d’effets de sens. Une telle démarche se place dans la filiation de l‘ « inventio » de la rhétorique antique, conçue comme art de trouver les moyens verbaux les mieux adaptés à une certaine finalité. C’est de cette perspective que relève la rédaction de textes publicitaires, par exemple : on définit une « cible » et on cherche la meilleure voie pour l’atteindre. On pourrait parler d’une stylistique des « moyens d’expression ».>

 

-         2) La seconde grande tendance de la stylistique s’inspire de l’esthétique romantique. Ce type de stylistique est très difficilement utilisable à l’école car elle suppose une vision globale de l’oeuvre d’un auteur et peut difficilement donner matière à des analyses ou à des exercices contrôlables. Dans ce cadre l’oeuvre littéraire est conçue comme l’expression de la conscience d’un sujet individuel, l’écrivain, qui « exprime » à travers son oeuvre une « vision du monde » personnelle. Étudier une oeuvre consiste donc à remonter de cette oeuvre vers la conscience qui la fonde, à retrouver l’homme derrière sa vision du monde. On peut parler ici d’une stylistique « organique » parce que l’oeuvre y est appréhendée comme une totalité qu’il est impossible de décomposer. Le défenseur le plus fameux de cette conception de la stylistique est peut-être Marcel Proust, dans son livre Contre Sainte-Beuve et différent articles, en particulier dans son étude du style de Flaubert6. Mais celui qui l’a réellement théorisée et développée est l’Allemand Léo Spitzer. Une telle stylistique a encore beaucoup de prestige aujourd’hui parce qu’elle est consubstantielle à l’esthétique romantique, qui domine largement nos représentations de l’art. Peu de gens songeraient à récurser l’idée qu’une oeuvre littéraire est l’expression de la conscience de son auteur, le reflet de sa vision du monde, que « le style n’est pas une affaire de technique, mais de vision », pour reprendre une formule célèbre de Proust.

 

            Ces deux courants ont dominé les relations entre linguistique et littérature jusqu’aux années 1960 ; l’objet essentiel des études littéraires était l’auteur, directement ou indirectement. Directement quand on étudiait sa vie ; indirectement quand on étudiait le « contexte » de sa création. A partir du structuralisme littéraire le centre de l’investigation s’est déplacé vers le texte : on a mis l’auteur entre parenthèses et voulu lire le texte « en lui-même et pour lui-même ». Mais en postulant qu’il fallait étudier les oeuvres d’une manière « immanente », on a rendu très difficile la compréhension de l’émergence des oeuvres dans le monde, on a développé une conception que je dirais « textualiste » de la littérature, qui s’est révélée un obstacle.

            D’un point de vue d’analyse du discours, cet obstacle prend d’abord la forme d’une coupure entre un « extérieur » et un « intérieur » du texte. Mais plutôt que de se demander si la « vraie » littérature a son lieu dans le fond de la conscience créatrice ou dans la société, dans l’écriture intransitive ou dans les échanges ordinaires, l’analyse du discours met en cause cette séparation entre deux disciplines, dont l’une prendrait en charge l’étude « interne » des textes et l’autre les circonstances de leur création (histoire littéraire).

            En fait, l’écrivain n’a pas par lui-même le pouvoir de s’engendrer comme tel, ni, plus largement, de définir les conditions d’exercice de l’énonciation littéraire. Renonçant à l’idole du Texte absolu, l’analyse du discours doit contribuer à rétablir des ponts : entre l’auteur et son destinataire, entre l’auteur et l’écrivain, entre et « l’ oeuvre » et la « vie », entre la littérature et l’institution, la littérature et les autres discours, entre les multiples régimes de la littérature, entre la scène d’énonciation et le texte, entre le médium et le texte etc. En bref, il s’agit désormais de penser en termes de discours littéraire.

 


6
« A propos du style de Flaubert » (1920), repris dans Chroniques, Paris, Gallimard, 1928, p. 193-206

 

            En parlant de « discours littéraire », on conçoit la littérature non pas simplement comme des textes, mais on déstabilise la distinction spontanée entre « texte » et « contexte ». La stylistique mais aussi le structuralisme étaient demeurés dans l’orbite d’une philosophie du langage où le signe, quelle que soit sa dimension, représentait. Assumer les conséquences d’une réflexion sur le discours littéraire, c’est s’appuyer sur une autre philosophie du langage, qui produit ainsi un décentrement de l’étude de la littérature. Aujourd’hui s’il y a un centre c’est en un sens bien différent, puisque c’est le dispositif de communication lui-même, à la fois textuel et socio-historique.

            Il est facile d’ironiser sur la vague de fond qui impose le « discours littéraire », après celle qui a imposé le « Texte » ou la « Structure ». Effet de mode, se plaît-on à dire parfois. Il est vrai que le contenu de « discours » est très instable, mais l’essentiel est ailleurs : en parlant de « discours littéraire », on recourt à un terme qui fait converger en lui un certain nombre d’idées forces, on infléchit notre manière d’aborder la littérature. « Discours » est en fin de compte un mot slogan, fédérateur, un mot qui canalise des énergies, qui permet de nommer de nouveaux modes d’appréhension du fait littéraire.

 

            Faute de temps, nous allons nous contenter d’évoquer quelques facettes de cette notion de discours appliquée à la littérature, en insistant sur la problématique « médiologique » :

 

            - L’idée que la parole est une activité n’a en soi rien de surprenant, mais elle peut transformer les modèles tacites qui gouvernent notre appréhension des énoncés. En raisonnant en termes d’ « institution discursive », on fait vaciller certaines frontières entre activités verbales et non verbales, on dit à la fois que l’exercice de la parole est une institution et que les institutions non-verbales sont indissociables d’exercices déterminés de la parole. Il en résulte que certains gestes deviennent obsolètes : en particulier celui qui consiste à démonter les énoncés pour pouvoir se demander ensuite quelle relation ils entretiennent avec un monde muet d’activités qu’ils sont censés « représenter ». Activité parmi d’autres activités, le discours littéraire participe du monde qu’il est censé « représenter ».

            La prise en compte du processus de communication littéraire apparaît ainsi indispensable à la compréhension du processus de création. S’il y a des oeuvres, ce n’est pas parce que la littérature est hors de toute conversation, mais parce qu’elle est une impossible conversation, qu’elle vit dans et par cette impossibilité. Le principe de « coopération » y reçoit des définitions singulières, mais nul écrivain ne peut s’en excepter. Certes, l’ oeuvre ne se soumet pas aux « maximes conversationnelles » de la même façon qu’un échange informel, mais elle ne saurait se soustraire à l’interactivité foncière du discours, qu’elle gère en recourant à des solutions extrêmement variées.

 

            - Parler de « discours littéraire », c’est aussi dire que la littérature est une activité orientée, toujours dirigée vers un autre qui la menace ou l’attire. En quelque acception que l’on prenne « orientation », une telle conception du discours est aux antipodes de celle qui rend possible la littérature comme expression d’une « vision du monde ». Le discours ne se replie pas dans l’intériorité d’un vouloir-dire, il est force de consolidation, vecteur d’un « positionnement » dans le champ esthétique, construction progressive d’une certaine identité énonciative et de légitimation de l’espace même de sa propre énonciation.

            Il entretient ainsi une relation constitutive avec la légitimité. Que l’on invoque les « lois » du discours, les « contrats » (Charaudeau), les « menaces sur la face positive ou négative » (Goffmann), on n’échappe pas à l’orbite du Droit. Parole et droit à la parole se nouent. D’où peut légitimement venir la parole, à qui elle peut légitimement être adressée, sous quelle modalité, à quel moment, en quel lieu, voilà à quoi nulle énonciation ne peut échapper. Et l’écrivain le sait mieux que quiconque, lui dont le discours n’en a jamais fini de poser son droit à l’existence et de légitimer l’intenable « position » de celui qui l’énonce. Enoncer et aménager l’espace de sa propre énonciation ne font qu’un ; l’oeuvre ne peut déployer son monde qu’en construisant dans ce monde la nécessité de son geste énonciatif. Le discours littéraire ne peut séparer les opérations par lesquelles il construit ses mondes des opérations par lesquelles il fonde ses scènes de parole. En inscrivant la légitimation au coeur de l’activité énonciative on ne peut plus s’appuyer, comme on le faisait depuis deux siècles, sur une conception où, fondamentalement, la parole littéraire était pensée comme le tableau plus ou moins brouillé d’un réel. Dès lors que l’on réfléchit en termes d’institution, de normes, d’autorité..., la parole n’en a jamais fini de se mettre en règle.

 

            - Au lieu d’une confrontation solitaire entre un sujet et le langage, entre la singularité d’une existence et la société, prélude à une autre, tout aussi solitaire, entre un lecteur et l’ oeuvre, on doit en passer par la prise en compte de genres de discours, de dispositifs localisés d’émergence, de circulation et de gestion des énoncés, inséparables de statuts pour des sujets qu’il est impossible de ramener à l’intimité d’une conscience. Si l’on parle tellement de « genre de discours » depuis quelques années dans la didactique de la littérature, c’est pour des institutions discursives historiquement définies que l’on cherche le plus souvent à penser sous les métaphores enchevêtrées du « contrat », du « rituel » ou du « jeu ». Pour qu’il y ait énonciation littéraire, il ne suffit pas de mettre en relation une âme avec une autre : cette relation d’âme à âme suppose certains genres de discours et donc un certain état de la communication littéraire; le statut même de ces « âmes », des formes des subjectivité, varie avec la diversité de ces régimes de la communication. Les genres littéraires ne sont pas des « procédés » que l’auteur « utiliserait » comme bon lui semble pour « faire passer » diversement un contenu qui serait : les « circonstances » de l’énonciation ne sont pas un entourage contingent de l’énoncé mais une des composantes de son dispositif : le « mode d’emploi » est une dimension à part entière du discours.

 

            - Quand on s’intéresse aux genres de discours, on doit donc tourner le regard vers les conditions matérielles de la communication. Spontanément, beaucoup d’enseignants de littérature considèrent que le mode d’existence matériel des énoncés est extérieur à l’essence de la littérature. Mais si l’on raisonne en termes de discours littéraire, on ne peut pas admettre que les modes de transmission viennent après la production de l’oeuvre, que les médiations matérielles sont pour le texte une simple « circonstance », qui n’intervient pas dans la constitution même du « message ».

            Le déferlement, dans les anées 19807, de travaux sur l’oralité, de l’écriture ou de l’imprimerie est le symptôme d’une mutation : avec la numérisation généralisée des informations, la multiplication des réseaux, la suppression des délais de transmission, les cadres traditionnels de la pensée, liés à l’écriture et à l’imprimerie, perdent peu à peu de leur évidence. Les pratiques que nous croyions les plus intimement liées à notre conscience se

 


7 C’est le moment où les travaux de J. Goody sur les effets de l’écriture sont largement diffusés en France (La raison graphique, trad. fr. Paris, Minuit, 1979 ; La logique de l’écriture, Paris, A. Colin, 1986). On citera aussi W. Ong (Orality and Litteracy, Londres et New York, Methuen, 1982), E. A. Havelock (Aux origines de la civiliation écrite en Occident, Paris, Maspéro, 1981), H.-J. Martin (Histoire et pouvoirs de l’écrit, Paris, Perrin, 1988), P. Lévy (Les technologies de l’intelligence, Paris, La Découverte, 1990)...

 

révèlent soudain solidaires d’un outillage technologique qui à notre insu contraignait nos manières de dire et de penser. L’école va bien devoir s’habituer à l’idée que les énoncés littéraires traditionnels sont désormais en concurrence avec de nouveaux genres liés aux nouvelles technologies. Les jeux vidéos un peu élaborés (« Tombraider » par exemple) créent des univers de fiction et suscitent des investissements affectifs qu’il est difficile d’exclure de manière simple et brutale du champ de la littérature. Et il est vraisemblable que on assistera à une interpénétration de plus en plus grande des formes traditionnelles de littérature (organisées autour d’un texte fixe, monologique et essentiellement verbal) et de formes nouvelles, qui associent sons, images, texte dans des cadres interactifs. Pendant longtemps la littérature a été publiée à travers l’écrit, vecteur quasi unique des informations importantes et centre de l’enseignement scolaire : quand l’élève sortait du monde scolaire, il était donc confronté à un monde dominé par le même média. Aujourd’hui ce n’est plus le cas : l’écart entre le monde scolaire et le monde extrascolaire s’est donc considérablement accru. L’écriture tend à devenir immatérielle et de plus en plus le texte sous sa forme classique va devenir un phénomène limité : non seulement parce qu’il y a d’autres modes de « fictionnalisation », mais aussi parce que le livre lui-même va passer par d’autres vecteurs et entrer dans de nouvelles possibilités de transformation.

            Seule une réflexion qui ne sépare pas les « contenus » des conditions de communication peut être à la mesure d’une telle mutation. La mutation inouïe dans les technologies de l’information rend précieuses les approches inspirées par les problématiques d’analyse du discours.

            En fait, cette réflexion sur les médias peut avoir un double effet sur la didactique de la littérature : d’un côté elle amène à prendre en compte de nouveaux genres « littéraires », mais d’un autre côté elle permet aussi de mieux comprendre de multiples formes de l’énonciation littéraire qui échappaient à nos catégories modernes, modelées par plusieurs siècles de domination du texte imprimé : la récitation des épopées antiques ou la littérature de salon, par exemple. Quel enseignant de littérature n’a pas bien souvent eu l’impression qu’il était impossible de donner accès à des textes appartenant à des genres ou des époques sur lesquels les catégories spontanées des élèves n’avaient pas prise ? Au-delá de la question de l’oral et de l’écrit, ce qui est en cause ici, c’est l’accès à des corpus qui ne ressortissent pas à la conception du style comme expression de la vision du monde singulière d’un créateur. Pour ce type d’énonciation littéraire, la coupure entre texte et contexte, la stabilité des notions mêmes de « texte » ou d’ « auteur », d’ « originalité » ou de « création » se révèlent problématique. Est ainsi engagé bien autre chose qu’une meilleure compréhension de tel ou tel genre à telle ou telle époque : une modification du regard même que nous portons sur la littérature.

 

Conclusion

 

            Dès lors que la réflexion en termes de discours littéraire implique une transformation aussi ample de l’approche des textes littéraires, il ne saurait être question d’employer cette notion à l’intérieur de n’importe quel cadre didactique. Mais comme les pratiques d’enseignement ont une extraordinaire capacité de résistance à l’innovation – P. Charaudeau et J.-P. Bronckart l’ont bien souligné – qu’elles se développent sur des schémas très anciens, devenus presque naturels, et dont la mise en cause ne peut se faire que très lentement, on court le risque que bien des enseignants parlent de « discours littéraire » pour faire, en fin de compte, la même chose qu’en parlant de « littérature » ou de « texte littéraire ». Quand le structuralisme littéraire a envahi l’enseignement, beaucoup ont rebaptisé « structure » ce qui auparavant se serait dit « plan du texte » ; comme si les « structures » en question avaient quelque chose à voir avec les découpages de l’explication de texte scolaire ! De la même manière, l’intérêt pour le discours peut facilement dégénérer en simple relevé de marques d’énonciation ou en descriptions sociologiques qui perdent de vue la spécificité de la littérature.

            Cependant, ce serait une interprétation inadéquate de ce que j’ai exposé que de penser que l’analyse du discours est destinée avant tout à faciliter l’appropriation de la littérature par les élèves, c’est-à-dire à favoriser l’insertion des oeuvres dans la vie (celle dont participe leur création comme celle des élèves). Ce n’est en réalité qu’une des deux faces de la question. On resterait en deçà des pouvoirs du discours littéraire si l’on ne soulignait pas aussi le mouvement de désappropriation qu’il implique. Il est de l’essence de la littérature d’avoir une sorte de transcendance, d’être un « monument », et pas seulement un « document », pour reprendre une distinction célèbre de Michel Foucault. Cette « monumentalité » n’est pas seulement celle d’un passé lointain, c’est quelque chose de radical, un détachement de toute forme immédiate de présence à soi. A travers le texte littéraire, l’élève peut accéder à des formes de subjectivité énonciative irréductibles à celles des transactions usuelles. Récemment, dans un colloque consacré au genre épistolaire j’ai eu une discussion avec une spécialiste des interactions orales qui défendait l’idée qu’entre l’échange oral et l’échange épistolaire il y avait continuité ; il me semblait au contraire que l’écriture d’une lettre est irréductible à une interaction de type conversationnel : le scripteur écrit à un absent et d’une certaine façon cette absence à partir de laquelle se construit sa lettre l’oblige à devenir, lui aussi, absent à lui-même. Dans le cas de la littérature, on porte cela à son paroxysme : l’auteur n’écrit pas à un absent « empirique », à l’absence de tout destinataire. La didactique de la littérature est donc chose particulièrement délicate. Il faut sans cesse négocier entre appropriation et désappropriation, faire entrer les textes dans le monde de l’élève et les rendre d’une certaine façon « étrangers » à son monde. Eliminer l’une de ces deux exigences, c’est « manquer » ce qui fait la singularité de ce type de discours.

            Il y a là, on le voit, beaucoup de travail pour les didacticiens ; mais il me semble que les problématiques développées par l’analyse du discours peuvent les aider à prendre conscience de ces exigences et leur offrir des instruments plus adéquats que par le passé pour être à leur hauteur.